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Un monde de fous

20/07/2012

Il y a de plus en plus de fous.

Baladez-vous dans la rue, regardez, examinez les gens. Il n’y a pas besoin de statistiques, pas besoin de sociologie pour le voir très clairement, pour le prendre en pleine gueule: il y a de plus en plus de fous.

Comment expliquer cette augmentation de la folie?

Pour expliquer ça d’abord, il faut revenir sur une idée très simple, et en même temps très juste: la folie est produite par les sociétés, par les conditions matérielles et psychologiques d’une société. Dans le cas de notre société développée-capitaliste, la folie est même surproduite. Les fous aujourd’hui, en France pour prendre un pays connu, sont produits en masse et en excédent. On produit plus de fous qu’il n’y a de besoins en folie.

C’est bien sûr difficile de parler de besoin en folie, et de définir les besoins en folie d’une société; on peut même attaquer cette notion, en imaginant une société, pourquoi pas la société communiste, qui n’aurait aucun besoin en folie. On peut dire, peut-être: dans le communisme, il n’y aura pas besoin de fous. Le fou communiste n’existe pas.

Après, pour comprendre l’idée du besoin de folie d’une société, il faudrait du coup se demander: à quoi sert la folie?

On peut répondre, si on veut: la folie sert à créer de l’exclusion, à produire de l’exclusion justifiée, et donc, par là, à justifier une norme. Celui-là qui est fou, il n’est pas normal; s’il faisait un effort, il pourrait revenir dans la norme, guérir; mais pour l’instant, il n’est pas normal, il n’est pas comme nous les gens normaux. Si on est d’accord pour dire que la folie sert à ça, à justifier l’exclusion de certains membres de la société, alors, pour construire une société sans fous, sans besoins de folie, il faudra aussi inventer un monde des hommes sans la norme, sans le besoin de normativité. Est-ce possible? Dans un monde communiste, y aura-t-il abolition de la norme en même temps qu’il y aura abolition des classes, l’un entraînant l’autre? Ou y aura-t-il toujours une prise en charge par la société de la folie, mais selon un mode plus accueillant, qui permettra à la folie d’être intégrée, placée parmi les hommes et non pas cachée derrière les murs de l’asile comme c’est le cas aujourd’hui?

En plus de tout ça, on peut se dire: il y a de la folie produite, d’accord, et même surproduite par le régime capitaliste, d’accord aussi, mais n’y a-t-il pas aussi une folie pas produite, irréductible, indépendante des conditions de production de la société?

Si on prend le cas du schizophrène: c’est un fou qu’on ne guérit jamais, qui apparaît sans doute partout, et qui se reproduit avec ses propres outils, qui fait des enfants fous sans vraiment l’aide du monde social, presque à la seule force de ses gènes. C’est, du moins, une hypothèse sérieuse.

Ce genre-là de fou, il y a fort à parier que, même le jour où les gens ne seront plus obsédés par l’argent ou effrayés par la compétition, il existera toujours.

Il ne faut pas écarter la possibilité qu’il y ait un fond fou des hommes, un genre de patrimoine psychotique de l’humanité, et que, dans n’importe quelle société humaine que l’on construira, il faudra faire avec cette folie profonde, inexpugnable, non produite. La question, si l’on est d’accord pour reconnaître l’existence de ce genre particulier de folie, sera de savoir: comment déployer cette folie, la prendre en charge, l’intégrer?

Ce qui est sûr, c’est que dans le monde capitaliste, le besoin en folie est très fort, et la production de fous est très élevée. On a beaucoup besoin d’exclure, et on produit du coup beaucoup de fous cinglés, de fous vraiment très fous, spectaculaires, qui hurlent et qui bavent dans la rue, et qu’on enferme éventuellement à l’asile. Ces fous-là ont un rôle: ils visent à faire croire aux gens normaux qu’ils sont encore normaux: plus les fous cinglés sont cinglés, plus les gens normaux peuvent, même au plus profond de la dépression, du mal être, croire ou faire semblant qu’ils vont bien, qu’ils sont encore dans le coup.

Mais en réalité les gens normaux sont aussi fous, seulement ils le sont d’une façon plus discrète, plus rentrée. Ils sont fous dedans: ils ont peur, mais n’osent pas baver, ils ont mal, mais n’osent pas hurler.

C’est parce que le mode de vie, la psychologie capitaliste toute entière sont de formidables usines à folie. Par la compétition, par le salariat, par la xénophobie, par la consommation, on fabrique une gigantesque collection d’individus nerveux, peureux, tendus, insatisfaits. Si on est normal, on se rassure en se disant qu’on ne bave pas encore, ou pas plus que ce qui est admis: mais le mal être de la folie est bien présent.

La société capitaliste est donc sans doute, dans l’histoire humaine, le premier exemple d’une société où tout le monde est fou à différents degrés et où chacun partage avec son voisin la même folie et le même malheur. Toute la société s’organise autour des mêmes grands thèmes délirants: gagner ou perdre, désirer, avoir peur. La folie tend donc à n’être plus un simple fardeau ou un besoin, elle devient le mode de vie même des hommes, leur moyen d’expression, leur art de vivre.

C’est bien là la grande réalisation du capital: réunir tout le monde autour de sa folie à lui, construire un monde entier centré sur l’infini désir du gain.

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